De nombreux projets de développement produisent des résultats importants pendant leur période de mise en œuvre, mais une partie de leurs acquis s’essouffle ou disparaît après la fin du financement. Pourquoi ? Dépendance aux ressources extérieures, appropriation insuffisante, fragilité des institutions, absence de modèle économique, faible transfert des responsabilités ou encore pérennisation pensée trop tardivement.
Cet article que je vous invite à lire dans les lignes suivantes, interroge ces mécanismes et défend une idée simple : la réussite d’un projet ne devrait pas seulement se mesurer à ce qu’il accomplit pendant sa durée, mais aussi à ce qui continue après sa disparition. La pérennisation ne consiste donc pas uniquement à maintenir les acquis, mais à créer les conditions de leur appropriation, de leur autonomie et de leur adaptation dans le temps.
A plaisir d'avoir de vos retours
Un projet de développement peut avoir un très bon bilan.
Les activités ont été réalisées. Les indicateurs ont été atteints. Les rapports ont été produits. Des personnes ont été formées. Des équipements ont été acquis. Des organisations ont été créées ou renforcées. Des innovations ont été introduites.
Puis vient la fin du projet.
Les équipes se retirent. Les réunions s’arrêtent. Les financements prennent fin. Les animateurs ne sont plus là.
Et quelques mois ou quelques années plus tard, une question s’impose :
Qu’est-ce qui reste réellement du projet ?
La question peut sembler sévère. Elle est pourtant essentielle.
Car la réussite d’un projet pendant sa période de financement ne signifie pas nécessairement que ses acquis survivront à sa disparition.
C’est l’un des paradoxes du développement : nous savons souvent mieux faire fonctionner les projets que faire vivre leurs résultats après les projets.
Un projet est temporaire. Le changement, lui, ne devrait pas l’être
Un projet a une durée limitée.
Trois ans. Quatre ans. Cinq ans parfois.
Les changements qu’il cherche à produire, eux, sont censés durer beaucoup plus longtemps.
Une pratique agricole améliorée devrait continuer après le projet.
Une organisation de producteurs devrait pouvoir fonctionner sans l’animateur du projet.
Une infrastructure devrait continuer à rendre le service pour lequel elle a été construite.
Un mécanisme de concertation devrait continuer à réunir les acteurs.
Une collectivité devrait pouvoir utiliser les outils et les compétences qui lui ont été transférés.
Une innovation devrait pouvoir être adaptée et améliorée par ceux qui l’ont adoptée.
La durée du financement ne devrait donc jamais être confondue avec la durée de vie des acquis.
Pourtant, c’est précisément là que se trouve l’une des grandes fragilités de nombreux projets de développement.
1. La dépendance au financement extérieur
C’est probablement l’une des causes les plus évidentes.
Pour produire rapidement des résultats, le projet apporte des ressources : équipements, financements, formations, accompagnement technique, animateurs, déplacements, intrants, prestations diverses.
Pendant la durée du projet, tout fonctionne.
Mais que se passe-t-il lorsque ces ressources disparaissent ?
Prenons le cas d’une organisation de producteurs accompagnée pendant trois ans.
Le projet finance les réunions, facilite les déplacements, accompagne la gestion, organise les formations et soutient certaines activités économiques.
Pendant trois ans, l’organisation fonctionne correctement.
Puis le projet se termine.
Les réunions deviennent moins fréquentes. Les déplacements ne sont plus financés. L’accompagnement technique disparaît. Les membres attendent éventuellement un nouveau projet.
L’organisation existe toujours.
Mais est-elle réellement autonome ?
C’est là toute la question.
Un dispositif qui ne fonctionne que parce qu’un projet le finance est-il véritablement pérenne ?
La dépendance n’est pas toujours mauvaise au début d’un projet. Elle devient problématique lorsqu’elle n’est pas progressivement réduite.
La pérennisation suppose donc de réfléchir très tôt à la transition : quelles ressources seront disponibles demain ? Qui financera quoi ? Quelles dépenses peuvent être assumées localement ? Quelles activités peuvent générer leurs propres ressources ?
2. Participer n’est pas forcément s’approprier
Un autre piège est plus difficile à percevoir.
Un projet peut être très participatif sans être véritablement approprié.
On peut organiser des réunions villageoises, consulter les populations, recueillir leurs avis, faire valider les activités et obtenir une forte participation.
Mais participer à une activité ne signifie pas nécessairement considérer cette activité comme la sienne.
L’appropriation commence lorsque les acteurs se disent :
« Ce n’est plus le projet qui fait. C’est nous qui faisons. »
Prenons une formation sur la production de compost.
Les producteurs participent. Ils apprennent à préparer le compost. Quelques fosses sont aménagées. Les animateurs suivent les premières productions.
Pendant le projet, la pratique se développe.
Mais deux ans après le départ du projet, combien de producteurs continuent réellement à produire et à utiliser leur compost ?
La réponse à cette question est beaucoup plus intéressante que le nombre de producteurs ayant participé à la formation.
Parce qu’entre avoir appris, avoir essayé, avoir adopté et avoir intégré une pratique dans ses habitudes, il existe tout un chemin.
Et c’est précisément ce chemin que la pérennisation doit chercher à comprendre.
3. Des institutions parfois trop fragiles pour porter les acquis
Un projet peut également produire de bons résultats sans construire suffisamment les structures capables de les porter dans la durée.
C’est particulièrement visible avec les comités, cadres de concertation, réseaux ou mécanismes locaux mis en place pendant les projets.
Pendant la durée du financement, les réunions ont lieu.
Le projet prépare les convocations. Il facilite les échanges. Il finance parfois les déplacements. Il fournit les outils. Il assure le secrétariat. Il produit les comptes rendus.
Tout fonctionne.
Puis le projet s’arrête.
Et le mécanisme s’arrête avec lui.
La question devient alors incontournable :
Le projet a-t-il renforcé une institution existante ou a-t-il créé un mécanisme qui ne pouvait fonctionner qu’avec lui ?
La pérennisation passe nécessairement par un portage institutionnel clair.
Qui décide ?
Qui anime ?
Qui finance ?
Qui assure le suivi ?
Qui rend compte ?
Que se passe-t-il lorsque le responsable change ?
Tant que ces questions restent sans réponse, l’acquis reste fragile.
4. Une bonne idée ne suffit pas : il faut un modèle économique
Cette difficulté est particulièrement visible dans les activités économiques.
On installe une unité de transformation.
On forme les femmes.
On fournit des équipements.
On améliore la qualité des produits.
On travaille sur le conditionnement.
On organise quelques rencontres avec des acheteurs.
Les résultats sont encourageants.
Mais après le projet ?
Qui achète réellement les produits ?
À quel prix ?
Quel est le coût de production ?
Comment renouveler les matières premières ?
Comment entretenir les équipements ?
Qui finance les réparations ?
Comment payer le transport, l’emballage ou la commercialisation ?
Une activité peut donc être techniquement réussie mais économiquement fragile.
C’est ici que la question du modèle économique devient fondamentale.
Une coopérative ne peut pas vivre éternellement de subventions.
Une unité de transformation ne peut pas compter indéfiniment sur les équipements offerts par les projets.
Une plateforme numérique ne peut pas fonctionner durablement si personne ne prend en charge son hébergement, sa maintenance et son évolution.
Ce qui n’a pas de modèle de fonctionnement après le financement risque de devenir, tôt ou tard, un acquis abandonné.
5. Former des personnes ne suffit pas toujours
La formation occupe une place centrale dans les projets de développement.
Et c’est normal.
Mais une formation ne garantit pas, à elle seule, la pérennité d’un acquis.
Former dix techniciens à une nouvelle méthode est une chose.
Faire en sorte que cette méthode soit intégrée dans les pratiques professionnelles, les procédures et le fonctionnement de leur organisation en est une autre.
Former des producteurs à une nouvelle technique agricole est une chose.
Créer les conditions économiques, sociales et techniques qui leur permettent de continuer à l'utiliser en est une autre.
Il y a donc une différence entre transférer une compétence et construire une capacité durable.
Une question simple permet parfois de mesurer cette différence :
Si la personne formée quitte l’organisation demain, la compétence disparaît-elle avec elle ?
Si la réponse est oui, nous avons probablement transféré une connaissance à une personne, mais pas suffisamment construit une capacité au niveau de l’organisation.
La compétence individuelle doit pouvoir devenir une capacité collective.
6. La pérennisation arrive souvent trop tard
C’est peut-être l’une des erreurs les plus fréquentes.
La pérennisation devient parfois une préoccupation des derniers mois du projet.
On prépare alors une stratégie de sortie.
On cherche les personnes qui pourraient prendre le relais.
On organise une dernière formation.
On transfère du matériel.
On rédige un plan de pérennisation.
Mais il est difficile de construire en quelques mois ce qui aurait dû être préparé pendant plusieurs années.
La pérennisation ne devrait pas être le dernier chapitre du projet.
Elle devrait être présente dès sa conception.
Lorsqu’on choisit une technologie, il faut réfléchir à sa maintenance.
Lorsqu’on crée une organisation, il faut réfléchir à son autonomie.
Lorsqu’on introduit une pratique, il faut réfléchir à son adoption durable.
Lorsqu’on construit une infrastructure, il faut identifier celui qui assurera son fonctionnement.
Lorsqu’on met en place un mécanisme institutionnel, il faut déterminer comment il fonctionnera sans le projet.
La meilleure stratégie de sortie commence souvent le jour où le projet commence.
7. Nous mesurons davantage ce que le projet réalise que ce qui lui survit
Il existe également un problème dans notre manière de mesurer la réussite.
Les projets savent très bien compter leurs réalisations.
Nombre de personnes formées.
Nombre de plants mis en terre.
Nombre de groupements accompagnés.
Nombre d’hectares restaurés.
Nombre d’équipements distribués.
Nombre de réunions organisées.
Ces informations sont utiles.
Mais elles ne répondent pas à une question fondamentale :
Que se passe-t-il après ?
Combien de personnes utilisent encore les compétences acquises deux ans après la formation ?
Combien d’organisations fonctionnent encore sans appui extérieur ?
Combien d’infrastructures sont toujours opérationnelles ?
Combien de pratiques introduites par le projet ont réellement intégré les habitudes des acteurs ?
Quels mécanismes ont été institutionnalisés ?
Quels acquis ont disparu ?
Lesquels ont été transformés ?
Lesquels ont été repris par d’autres acteurs ?
Ces questions nous obligent à regarder au-delà de la clôture administrative et financière du projet.
Elles nous invitent à nous intéresser davantage à la vie post-projet des acquis.
8. Pérenniser ne signifie pas conserver à l’identique
Il existe enfin une autre confusion.
On imagine parfois qu’un acquis est pérenne lorsqu’il reste exactement comme il était à la fin du projet.
Je ne le crois pas.
Un acquis durable doit pouvoir évoluer.
Une pratique agricole peut être adaptée à de nouvelles conditions climatiques.
Une organisation peut modifier son fonctionnement.
Un modèle économique peut évoluer avec le marché.
Un outil peut être remplacé par une technologie plus adaptée.
Un mécanisme de gouvernance peut évoluer avec les institutions.
La véritable pérennité n’est donc pas l’immobilité.
Pérenniser, ce n’est pas seulement maintenir. C’est être capable de maintenir, d’adapter et parfois même d’améliorer.
Lorsqu’on observe les expériences qui survivent réellement à la fin des projets, on retrouve souvent quelques constantes.
L’acquis répond à un besoin réel.
Les acteurs se le sont approprié.
Il est techniquement accessible.
Il est économiquement supportable.
Une personne, une organisation ou une institution en assure le portage.
Les responsabilités sont clairement définies.
Les ressources nécessaires à son fonctionnement sont identifiées.
Et surtout, l’acquis peut évoluer avec son environnement.
Autrement dit, la pérennité ne se décrète pas à la fin d’un projet. Elle se construit progressivement.
Elle se construit dans les choix faits au départ.
Dans la manière d’accompagner les acteurs.
Dans le transfert des responsabilités.
Dans la gouvernance.
Dans le modèle économique.
Dans les capacités locales.
Dans l’institutionnalisation.
Dans la capacité d’adaptation.
Nous parlons beaucoup de résultats.
Nous parlons d’impact.
Nous parlons d’innovation.
Nous parlons de changement d’échelle.
Mais peut-être devons-nous poser une question supplémentaire :
« Que restera-t-il lorsque nous ne serons plus là ? »
Cette question devrait accompagner toute action de développement.
Elle devrait être posée aux équipes de projet, aux partenaires, aux collectivités, aux organisations communautaires, aux producteurs et aux institutions.
Car un projet qui atteint tous ses indicateurs mais dont les acquis disparaissent rapidement après sa clôture mérite que l’on interroge sa véritable réussite.
À l’inverse, un projet qui finit par devenir inutile parce que les acteurs ont acquis la capacité de poursuivre, d’adapter et de développer eux-mêmes les acquis pourrait être considéré comme ayant atteint une forme supérieure de réussite.
Un bon projet ne devrait pas chercher à être indispensable.
Il devrait créer progressivement les conditions de sa propre disparition.
C’est peut-être cela, finalement, la véritable pérennisation :
transformer les acquis d’un projet en pratiques, en capacités, en mécanismes et en dynamiques capables de continuer à vivre sans le projet.
Et peut-être même de faire mieux que le projet lui-même.
Un projet peut réussir pendant sa durée sans réussir à faire survivre ses résultats à sa propre disparition.
La pérennisation n’est donc ni une étape administrative, ni une simple stratégie de sortie.
C’est un processus qui commence bien avant la fin du financement.
Acquis → Appropriation → Adoption → Pratique régulière → Ancrage → Autonomie → Pérennité
La question fondamentale n’est finalement pas seulement :
« Qu’avons-nous réalisé ? »
Mais aussi :
« Qu’est-ce qui continuera lorsque nous ne serons plus là ? »
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